"Des fois, rarement je dois l’admettre, il m’arrive de m’intéresser à certains jeunes qui pratiquent et enseignent les arts martiaux.
À l’origine, je devais interviewer Fabien Latouille, son père, qui est un expert renommé, qui a rencontré de nombreuses personnalités des arts martiaux chinois depuis les années 80, en France et à l’étranger.
Mais, pris par le temps et les cours que je donne, après avoir rencontré Maoni, le fils, à une compétition de Tuishou, pourquoi ne pas l’interviewer, lui qui a vécu le Kung Fu depuis son enfance et qui aujourd’hui enseigne. Cela peut être intéressant, et permettra d’avoir un œil neuf sur le Kung Fu actuel, vu par un jeune expert de 20 ans.
Et je ne regrette pas cette décision, car Maoni nous permet de comprendre que les divers styles de Kung Fu, lorsqu’ils sont bien transmis et pratiqués, sont des outils éducatifs magnifiques qui peuvent aider au développement de caractères attentifs, ouverts, passionnés et équilibrés." - Sebastien Zacharie
Tu es jeune Maoni, né en 2004. J’ai lu que tu as commencé les arts martiaux à 2 ans, est-ce vrai ? Tes parents, qui ont beaucoup voyagé, ont-ils été tes premiers professeurs ?
Oui, j’ai 20 ans, l’âge de tous les possibles ! En effet, mes parents, Fabien et Saline Latouille, sont de fervents pratiquants et professeurs d’arts martiaux, et j’ai appris à tenir la posture "cavalier" sitôt que j’ai pu me mettre debout. Ils voyageaient beaucoup pour rencontrer des maîtres mais aussi pour réaliser des documentaires. À l’époque, je ne réalisais pas la chance que j’avais de voir ces lieux et ces personnes hors du commun, mais eux se souviennent parfois encore de moi aujourd’hui.
Les leçons de Kung Fu avaient lieu un petit peu tous les jours, jusqu’à ce qu’à 9 ans je puisse intégrer le cours avec les élèves adultes. Vers 15 ans, j’ai commencé à enseigner aux enfants en tant qu’assistant, puis aussi avec les adultes. Cette année, j’ai passé un diplôme BPJEPS d’éducateur sportif, et je peux maintenant donner des cours à tous les publics de Kung Fu, mais aussi d’autres activités (Tai Chi, aérobic, parcours, tir à l’arc).
👇 m'entraînant en Chine avec mes parents, pour la toute première fois à 2 ans

Ton père, Fabien, et ta mère, Saline, en tant que réalisateurs, chorégraphes et interprètes, se sont exercés et liés d’amitié avec de nombreux maîtres durant leurs voyages aux États-Unis et en Asie. Peux-tu nous dire avec lesquels vous avez le plus de liens dans la transmission des styles que vous enseignez à "Perle et Dragons" ?
Mon père dit souvent qu’en Kung Fu, il n’y a pas de grades. En Chine, les élèves sont tous "frères" ou "sœurs" de Kung Fu. Dans les années 1990, les maîtres étaient encore très fermés vis-à-vis des étrangers. Mon père a dû faire de nombreux aller-retours infructueux avant que les maîtres reconnaissent ses efforts et l’acceptent finalement comme disciple.
Certains maîtres nous accueillaient chez eux pendant notre séjour et, au fil du temps, nous avons vraiment fait partie de leur famille. Il en est ainsi pour Liu Li Hong, un maître du style de l’Aigle qui vit dans le Hunan et qui est une véritable star du cinéma et du spectacle en Chine.
Il y a aussi Yew Ching Wong et son fils Ray, maîtres de Hung Gar et représentants de Lam Jo, qui vivent à San Francisco, ainsi que Fong Ha, maître de Tai Chi et de Yi Quan, aujourd’hui décédé, qui vivait à Berkeley.
Ce sont les trois maîtres avec lesquels nous sommes le plus proches, bien que mes parents aient aussi pratiqué la Mante Religieuse avec Lee Kam Wing, le Wing Chun avec Wan Kam Leung, le Choy Lee Fut avec Doc Fai Wong, et le Pakua avec To Yu — des personnalités du domaine des arts martiaux qui sont aussi devenues de très bons amis.
👇 Maître Liu Li Hong (gauche) et Maître Zhu
As-tu quelques anecdotes avec certains maîtres durant ton entraînement de jeunesse ?
J’ai grandi en instruction en famille, c’est-à-dire que je faisais l’école à la maison, suite aux nombreux déplacements de mes parents. On faisait tout ensemble : les sorties, les jeux, le ménage, la cuisine, les devoirs, et le Kung Fu, bien sûr, auquel je ne pouvais échapper !
J’ai longtemps été réticent aux entraînements dehors, avant le petit-déjeuner. Je préférais de loin jouer à Pokémon. Mais, au fil du temps, c’est devenu de plus en plus facile. Je me suis mis à aimer ça, et même à pratiquer de mon propre chef. Petit à petit, le Kung Fu a pris autant, puis plus de place dans ma vie que Pokémon — et c’est beaucoup dire (rire) !
Liu Li Hong, en Chine, avait un petit-fils de quelques années de plus que moi. Aujourd’hui encore, je ne connais pas son véritable nom, car je l’ai toujours appelé "Gege", ce qui veut dire "grand frère" en chinois. Il s’entraînait très dur, et à 6 ans, c’était déjà un champion dans son style.
Combien de styles enseignes-tu ?
J’aime dire que je suis un pratiquant de Kung Fu dans son ensemble, sans distinction de styles. J’aime absolument tous ses aspects, traditionnels et modernes. Je suis ouvert à toutes les opportunités.
Ceci étant dit, je n’enseigne que les styles que je pratique depuis longtemps et connais le mieux, donc le Hung Gar, le Tang Lang (mante), et le Tai Chi Yang - bien que j’incorpore dans mes cours des éléments de mes autres pratiques.
As-tu gardé des liens avec tous ces maîtres asiatiques ?
Certains ne m’ont connu qu’enfant, d’autres sont décédés. Mais j’ai progressivement repris contact avec certains, notamment Y.C. Wong et Ray, son fils, auprès de qui je suis allé m’entraîner l’année dernière en Amérique. Cette année, j’espère avoir la chance de rendre visite à Liu Li Hong en Chine, car notre dernière rencontre date de plus de dix ans. J’essaie également de faire de nouvelles rencontres en participant à des événements et des compétitions en France et ailleurs.

Je t’ai croisé à ta première compétition de Tuishou. Je sais que ton père a appris le Yi Quan avec un maître réputé à Hong Kong, puis aux États-Unis, qui s’appelait Fong Ha. T’a-t-il enseigné personnellement ? As-tu des anecdotes à ce sujet par ton père ?
Fong Ha a appris le Tai Chi avec des élèves directs de Yang Cheng Fu, et le Yi Quan avec Han Xing Yuan.
Une anecdote intéressante date de 2008. Mes parents rentraient d’un voyage à Hong Kong où ils avaient rencontré Lam Jo, célébrité dans le monde du Hung Gar, qui avait déjà 98 ans mais continuait à pratiquer son Kung Fu tous les jours avec une vigueur surprenante. Sa poignée de main était si puissante que mes parents en ont gardé un souvenir impérissable.
Quand ils en ont parlé à Fong Ha, celui-ci a répondu : « Eh bien, moi, je n’ai que 71 ans, mais ma poignée de main est très douce », démontrant que la force intérieure peut aussi s’exprimer avec souplesse et douceur.
Maître Fong Ha n’est plus parmi nous aujourd’hui, mais ses compétences martiales et la manière dont il incarnait les principes du Tai Chi dans la vie de tous les jours restent un modèle à suivre pour tous ceux qui l’ont connu. Aujourd’hui, j’ai repris contact avec certains de ses élèves en Californie, auxquels j’ai rendu visite lors de mon séjour chez Y.C. Wong.
👇 Maître Fong Ha présentant la famille à la calligraphie

Tu es aussi dans la transmission du maître Y.C. Wong, qui immigra à Hong Kong puis à San Francisco. Il t’a enseigné le Bagua, le Hung Gar et le Tai Chi, je crois. T’a-t-il aussi enseigné le Tuishou ?
Tout à fait. Y.C. Wong et son fils Ray Wong enseignent le Hung Gar de la lignée de Wong Fei Hung, mais aussi un style oublié de Tai Chi : le Kuan Ping Yang. J’ai eu l’occasion là-bas d’apprendre les formes et de pratiquer de nombreux exercices propres à ces deux styles, se rapprochant parfois des mains collantes, à mains nues et avec armes (sabre, bâton). Mais ce n’était pas spécifiquement du Tuishou.
👇 Maître Y.C. Wong et Fabien Latouille en 1999

En 2024, tu as fait ta première compétition de Sanda. Quelle expérience en retires-tu ?
Ah oui ! C’était un open de Full Contact Interstyle, ce qui veut dire qu’il y avait des pratiquants de Kung Fu mais aussi de boxe, de Muay Thai, Karete, et d’autres styles. Ça faisait un peu peur mais en même temps j’avais hâte de voir ce que ça allait donner.
Mon premier combat ne s’est pas trop mal passé, mais à cause du stress, je me suis cantonné à une garde et des mouvements très basiques, un peu comme du Kick-Boxing, donc sans trop de résultats, car ce n’est pas ce à quoi je suis entraîné.
Pour le second combat, j’étais déjà plus à l’aise, en adoptant dès le début une garde typique de Kung Fu, ce qui m’a aidé à me sentir dans mon élément, et j’ai davantage réussi à placer des principes et des techniques de manière efficace. Je pense que ça a été une expérience positive.
Ça m’a donné un aperçu de comment appliquer mon Kung Fu face à un adversaire que je ne connais pas et qui est décidé à ne pas se laisser faire. Ceci dit, et en toute humilité, je n’ai pas utilisé mon « plein potentiel », et je pense que je ne pourrais jamais le faire en compétition, car je ne peux pas me résoudre à mettre toute ma force dans une technique au risque de blesser mon adversaire, simplement pour gagner une médaille.
Donc je n’y vais pas pour gagner, mais pour m’entraîner et placer des techniques, même si je ne les pousse pas jusqu’au bout.
👇 Open interstyles du Rhône, organisé par l'école Shaolin Wing Chun à Lyon

As-tu déjà eu à te défendre dans la rue ?
Pas dans le sens où on l’entend. Je n’ai jamais eu à me battre pour m’en sortir, mais cela ne veut pas dire que je n’ai jamais utilisé le Kung Fu pour me défendre. Les principes de posture, de regard, de réflexes et de désescalade verbale m’ont toujours suffi à m’en tirer sans dommage jusqu’à aujourd’hui. Ce que je considère comme la plus grande des victoires.
Ta famille et toi-même attachez beaucoup d’importance à la transmission, à la pédagogie et à la culture. Penses-tu que les arts martiaux traditionnels chinois puissent s’adapter à la vie moderne, où tout va vite ?
Dans la société moderne, on est de plus en plus habitué à tout obtenir immédiatement. La moindre envie peut être satisfaite en quelques clics, et même souvent gratuitement. Mais le Kung Fu n’est pas quelque chose de facile. Ça demande du temps, beaucoup, de persévérance, de l’endurance sur plusieurs années.
Revoir les bases, encore et encore. Tomber sans cesse, se relever à chaque fois. On est souvent tenté de laisser tomber pour passer à autre chose. Mais si on s’accroche, si on continue malgré les difficultés, on finit par se sentir solide, enraciné comme les arbres, bien que libre comme l’air.
C’est quelque chose qui ne peut pas s’obtenir autrement qu’avec le temps et les efforts. Le travail des postures et de l’attitude renforce aussi bien les jambes que le mental. Les techniques servent aussi bien à dévier les attaques physiques que les situations dangereuses. Le Kung Fu enseigne à rester droit, fier et à croire en ses convictions (Yang). Et aussi à être souple, calme, à s’adapter aux problèmes plutôt que de les confronter (Yin).
On peut alors poursuivre ses objectifs en mettant le meilleur de nos aptitudes à contribution, mais également, espérons-le, inspirer ceux qui nous entourent à en faire autant. Je pense sincèrement que notre vie dépend à 10 % de ce qui nous arrive, et à 90 % de ce que nous en faisons.
Que souhaites-tu transmettre à tes élèves ?
La première et plus importante leçon que j’aimerais transmettre à mes élèves est le respect — de soi-même et des autres. Un élève qui salue au début et à la fin du cours, qui sait donner et recevoir des conseils sans juger, qui croit en ses convictions mais ne les impose pas aux autres, est un très bon pratiquant, peu importe son niveau technique.

Je sais que tu continues de voyager et de rencontrer des maîtres. Es-tu devenu disciple d’un maître ?
J’ai la chance d’être devenu très tôt le disciple d’un maître renommé dans plusieurs styles : Fabien Latouille ;-)
Au-delà de ça, il y a eu une sorte de cérémonie lors de mon dernier jour à San Francisco où, après que j’ai exécuté toutes les formes de ma connaissance, nous nous sommes salués et Y.C. Wong m’a remis un parchemin de son école, symbolisant le fait que j’étais autorisé à représenter leur lignée martiale. Ça m’a beaucoup touché. Après cela, nous sommes allés dans un restaurant chinois tous ensemble avec de très anciens élèves, avant que je ne parte pour l’aéroport.
👇 Maoni avec Maître Y.C. Wong

Tu as eu la chance d’avoir des parents experts et passionnés par les arts martiaux chinois. On peut dire que tu es "tombé dedans étant petit". Que retires-tu de leur transmission ?
Tel Obélix avec la potion magique, les arts martiaux font partie intégrante de ma vie. Je suis un "Kung Fu Nerd", parce que tout ce que je fais, du moment où je me réveille jusqu’au moment où je me couche, est du Kung Fu. Je pratique, j’apprends, je lis, je regarde, j’enseigne, je recherche, j’écris et je fais des vidéos à ce sujet. C’est ma façon de vivre, et j’essaie de partager cette passion et ses bienfaits avec le plus de monde possible — localement, avec les cours, mais aussi sur internet, pour contrebalancer la réputation générale des arts martiaux traditionnels en ligne.
C’est pour ça que je me suis lancé sur les réseaux sociaux (@maonilatouille et @kungfuhorizon sur Facebook, Instagram et TikTok) et que j’ai créé mon site internet : www.kungfuhorizon.com
Merci beaucoup pour ton intérêt et tes questions, Sébastien, et au plaisir de se revoir lors d’un prochain événement ! www.kungfuhorizon.com
Merci beaucoup pour votre intérêt et vos questions, Sébastien, et j'ai hâte de vous voir à un prochain événement !
Mon interview par Sebastien Zacharie